LA BURETTE DE FERDINAND
Le meunier Zéphirin, avec sa burette, tentait de trouver la source des grincements qui depuis quelques minutes hantaient le moulin. Zéphirin avait horreur des ces bruits étrangers émis par les transmissions en rotations. Le manque de lubrifiant c'est, disait-il, le cri de douleur du fer contre le bois ou le bronze, une mutilation cruelle, intolérable, une usure prématurée due à une stupide négligence . Comme l'habitation se trouvait au dessus du moulin, unique pièce faisant office de chambre avec un lit de coin séparé par un rideau et de cuisine agrémentée par une grande cheminée, il ne supportait pas, lorsqu'il mangeait avec Philippine son épouse, d'entendre gémir les mécaniques. Son moulin tournait comme une horloge, un bruit feutré troublé seulement par le battement discret du babillard. Maniaque de nature, le moulin était d'une propreté exemplaire. Après chaque client il époussetait les boiseries, balayait minutieusement le sol, ensuite il sortait le Job et le Caporal de sa poche puis, avec dextérité, roulait une cigarette bien régulière qu'il coinçait entre ses lèvres. Avec son briquet à essence il l'allumait et, religieusement, tirait ces trois ou quatre premières bouffées qui ouvrent, paraît-il, les portes du paradis. Après quoi il empoignait un sac de blé pour le vider dans la trémie.
Depuis son retour de la guerre de 14/18 il entendait très mal d'une oreille et en avançant dans l'âge cette surdité empirait, l'handicapant dans l'orientation des bruits.
Il laissa tomber plusieurs gouttes d'huile entre le boitard et l'arbre de la meule tournante. Après quelques rotations le grincement s'arrêta. Satisfait Zéphirin referma le couvercle des archures. A peine avait-il terminé que les grincements reprirent, plus rapides lui sembla-t-il. Pourtant la vitesse de rotation des meules n'avait pas changée. Il rouvrit le couvercle et aspergea abondamment le boitard et la traverse palier du babillard. Le bruit cessa à l'instant où la burette se vidait entièrement. Comme le bidon de réserve était également vide il demanderait à son valet Ferdinand, qui possédait aussi une burette, de continuer le graissage. Il finissait de rouler une cigarette lorsque Ferdinand entra dans le moulin.
- Dis-moi Ferdinand ta burette n'est pas vide j'espère ?
- Non patron répondit Ferdinand qui devenait tout rouge, craignant le pire.
- Il y a quelques minutes un palier couinait je pense avoir trouvé lequel mais je n'en suis pas certain. Alors pendant que je monte au village tu vas graisser tous les paliers et surveiller la mouture.
Ferdinand exécuta les consignes, graissa les mécaniques en mouvement, puis il monta dans l'habitation et avec Philippine ils graissèrent toutes les jointures du lit coupable et firent un essai, avec la burette, en cas de récidive sonore.
Le meunier de service.