PETRONILLE ETLES PREMIERES MICROCENTRALES
Cela faisait trois ans que le meunier Pamphile était revenu de la guerre de 14/18. La bonne clientèle de son moulin à meules permettait de nourrir généreusement sa famille composée de sa femme Clotilde qui attendait un deuxième enfant, sa belle-mère Pétronille légèrement acariâtre, et de son fils Philibert âgé de dix ans, garçon qui lui succèderait certainement. Depuis quelques temps Pamphile envisageait l'éclairage électrique. Il avait déjà vu deux installations, s'était renseigné du prix et du moyen d'entraîner la dynamo à l'aide d'une petite roue hydraulique.
Ce fut donc un soir d'hiver, qui rapproche de l'âtre où crépite un bon feu, qu'il annonça sa décision :
Je vais installer la lumière électrique.
Surprise, mémé Pétronille, qui confectionnait une chaussette en laine, échappa l'une des cinq aiguilles à tricoter. En se penchant pour la ramasser quelques os craquèrent mécontents de cet effort physique ce qui eut pour effet d'accentuer sa bonne humeur et ses suaves paroles :
Faites attention mon gendre c'est peut-être une invention du diable. J'en ai entendu parler, ça marche comme la foudre et la foudre court vite. Alors, lambin et maladroit comme vous êtes, comment ferez-vous pour la rattraper si vous l'échappez dans la maison ? Si elle pète partout elle mettra le feu.
Philibert avala la première question qu'il voulait poser, impressionné par la description savante de sa grand-mère qui reprit:
La Germaine qui n'est pas sotte, dont la fille habite une grande ville, m'a parlé de cette invention dimanche dernier aux vêpres. Il paraît qu'on tourne un robinet et le feu arrive aussitôt dans une carafe suspendue au plafond – zut ! j'ai perdu une maille – Elle m'a juré que dans la carafe il n'y avait pas de pétrole et qu'il n'y avait plus besoin d'allumettes. Moi je dis que c'est de la sorcellerie – Pétronille se signa deux fois pour conjurer le sort – vous savez comment ça fonctionne vous?
Pamphile essaya de se rappeler de la description technique faite par le futur fournisseur. C'est simple dit-il :
Les ampoules circulent dans les fils de fer en cuivre pour chauffer une dynamo qui tourne en courant continu autour d'une poulie d'électricité. Le courant électrique est de l'huile qu'on appelle cochons négatifs et positifs qui galopent dans des fils réducteurs. Pour les techniciens moins expérimentés Pamphile voulait dire : - Le courant électrique est un fluide composé d'électrons négatifs et positifs qui circulent dans des fils conducteurs. Quant au fonctionnement de la dynamo, la description de Pamphile étant d'une limpidité étonnante, il est inutile d'ajouter une virgule.
Clotilde ébahie regarda son mari; elle avait épousé un savant. Philibert découvrait avec étonnement les connaissances insoupçonnées de son père. Il était fier d'être son fils. Mémé Pétronille en échappa toutes ses aiguilles, se mordit la langue avec son dentier qui faillit sortir de sa bouche pour applaudir, un rhumatisme impressionné se réveilla en chatouillant son genou gauche. Le chien admiratif émit un jappement, la pendule sonna ses neuf heures, une bûche à moitié consumée péta de surprise dans la cheminée. Même le chat stupéfait ouvrit un œil puis le referma tout doucement. Enfin un silence chargé d'électricité parcourut la pièce. Pétronille émue jusqu'aux larmes, comprenant que son gendre méritait à l'avenir d'un léger soupçon de considération supplémentaire, accepta l'installation électrique dans sa chambre à condition de mettre un robinet assez gros, deux au besoin, plus sa canne, pour tuer la lumière si elle ne pouvait pas dormir.
Le meunier de service